Portrait de prédateur: Acanthaster, la terreur des récifs

Lors de nos plongées sous-marines dans les eaux chaudes de l’Indo-Pacifique, notre regard est souvent attiré par la beauté fragile de la biodiversité marine. Mais le récif cache aussi des prédateurs redoutables. Parmi eux, une créature massive et hérissée de piquants s’est taillé une bien sombre réputation : l’Acanthaster planci. Surnommée « l’étoile de mer dévoreuse de récifs », elle est capable de ravager des colonies entières de coraux. Partons à la découverte de ce fascinant mais destructeur habitant des fonds tropicaux.

L’Acanthaster planci est une étoile massive qui vit dans les zones tropicales de l’Indo-Pacifique. Elle possède un disque central très large, porte de 9 à 23 bras, et les épines acérées qui la recouvrent peuvent atteindre 6 cm.

Sa taille est déterminée par sa consommation plutôt que son âge : son diamètre peut atteindre 60 cm et elle peut peser 3 kilos. Elle est donc énorme. Pour se déplacer, elle utilise des organes locomoteurs très efficaces, les podias, terminés par des ventouses.

Une large répartition géographique

Sa répartition varie avec le temps mais elle est présente dans tout l’Indo-Pacifique tropical, de la Mer Rouge à l’Est du Pacifique en passant par l’Océan Indien.

Un danger réel pour l’homme

Ses épines sont venimeuses pour l’homme. Elles contiennent un venin puissant (saponines) qui provoque à la piqûre une douleur violente suivie de vomissements qui peuvent durer plusieurs jours. Une réaction allergique se produit aussi.

Acanthaster sur le récif de Moorea

Une reproduction massive et un fort pouvoir de régénération

La reproduction est sexuée. Cette étoile de mer possède une forte fécondité et un fort pouvoir de régénération. Elle pond de 12 à 24 millions d’œufs par femelle et sa maturité sexuelle est atteinte dès l’âge de 2 ans.

Les gamètes mâles et femelles sont émis simultanément dans l’eau. Les larves ont un stade planctonique pendant trois semaines. Emportées par les courants, elles peuvent coloniser les récifs jusqu’à 300 km de distance. Elles se nourrissent alors d’algues planctoniques (diatomées…).

Du milieu benthique au corail vivant : le cycle de croissance

Le développement de l’Acanthaster est marqué par des changements radicaux de comportement et de régime alimentaire :

  • Le stade benthique (0,5 cm) : Lorsqu’elle atteint 0,5 cm de diamètre, l’Acanthaster devient benthique et vit sur le récif. Sa nourriture est alors constituée d’algues ou d’éponges. Certaines observations à ce stade ont fait part de cannibalisme.
  • Le stade juvénile (1 cm) : En 6 mois, elle atteint 1 cm et devient juvénile. À ce stade, elle se nourrit alors de corail vivant. Elle préfère les eaux peu profondes et calmes des lagons. Elle est parfois observée sur les pentes externes des récifs dans les zones sans courant. Les juvéniles sont nocturnes et sensibles à la lumière.
  • Le stade adulte (20 cm) : À l’âge de 2 ans, elle atteint 20 cm. Alors que les juvéniles se cachent, les adultes se déplacent principalement pendant la journée. Sa longévité est de 5 ans dans le récif et jusqu’à 8 ans en laboratoire. Son âge peut se déterminer en étudiant les stries de croissance situées sur les épines.

💡 Le saviez-vous ?
L’Acanthaster est extrêmement mobile pour une étoile de mer : elle peut parcourir 20 mètres par heure sur du sable ! Des scientifiques ont même observé un groupe d’adultes qui s’est déplacé de 580 mètres en une semaine.

La prédation au stade juvénile

Au stade juvénile, l’étoile a plusieurs prédateurs : le poisson globe, le baliste vert, le poisson napoléon et certains lutjans.

Le poisson Napoléon, ici en Mer Rouge, se nourrit de juvéniles d’Acanthaster

Un mode de nutrition impressionnant

Comme les autres étoiles de mer, elle est carnivore. Son régime alimentaire est constitué de corail, les madrépores. Elle broute les parties vivantes, les polypes, ne laissant que le squelette calcaire blanc.

Pour se nourrir, elle dévagine son grand estomac et sécrète des enzymes digestives qui lysent et décomposent le corail. Une Acanthaster peut manger 5 à 6 m² de corail pendant 6 heures, mais elle est aussi capable de rester 9 mois sans manger. Cette étoile bénéficie de l’absence de concurrence et donc de compétition alimentaire avec d’autres animaux.

Acanthaster en plein repas, Maldives

Les prédateurs et les défenses du récif

L’activité d’Acanthaster est plutôt nocturne mais on peut aussi l’observer pendant la journée. À l’âge adulte, elle a pourtant un prédateur : le Triton (Charonia tritonis). Cependant, ce beau coquillage est surpêché car sa magnifique coquille est très recherchée par les collectionneurs.

Triton, Charonia tritonis à Moorea

Face à ce prédateur, le corail reçoit parfois une aide inattendue :

  • La petite huître (Pedum spondyloideum) : Cette huître qui vit incrustée dans le récif protège le corail qui l’héberge en envoyant de violents jets d’eau à l’étoile de mer afin de la déloger.
Petite huître (Pedum spondyloideum)
  • Les gardiens des Pocillopora : Les coraux du genre Pocillopora présentent des surfaces de contact accessibles, mais de nombreux habitants (bien que petits par leur taille) défendent activement le corail. C’est le cas des crabes trapèzes, des crevettes ou encore de petits poissons.
Ce petit crabe aux yeux jaunes protège le corail qui l’héberge à l’aide de ses longues pinces
  • Les défenses chimiques et urticantes : Les Porites possèdent des nématocystes virulents et présentent un support moins accessible à l’étoile. De plus, l’Acanthaster ne s’attaque jamais au corail de feu (Millepora), pour des raisons évidentes d’aiguilles urticantes très allergisantes, ni à d’autres genres comme Favia ou Montastrea.
Corail de feu, Millepora en Guadeloupe hérissé d’aiguilles très allergisantes

Le phénomène des explosions démographiques (pullulations)

L’Acanthaster est une habitante naturelle du récif lorsque sa densité est faible, c’est-à-dire de 1 à 15 individus par hectare. Dans ce cas, sa consommation varie de 5 à 13 m² de corail.

Cependant, lorsque le taux d’Acanthaster augmente, sa consommation devient supérieure à la capacité du corail à croître et se régénérer. Il s’ensuit une perturbation importante dans l’équilibre biologique du récif, et les dommages peuvent être dramatiques. Lorsqu’une explosion démographique apparaît, elle est soudaine et simultanée dans plusieurs zones.

Gros plan sur les piquants acérés d’une Acanthaster plancii

Au cours de ces pullulations, les Acanthasters ont tendance à s’agréger. Il semblerait que les coraux affaiblis par l’étoile les attirent en sécrétant des substances chimiques.

L’Acanthaster envahit notamment les récifs riches en Acropora (ses préférés, en particulier les grandes tables d’Acropora) et Pocillopora, mais se rabat aussi sur les gorgones, les algues ou les moules si son corail favori n’est pas accessible. Elle a la capacité de reconnaître ce qu’elle a déjà consommé et de marquer ainsi des préférences gustatives. Il s’ensuit donc une mortalité sélective qui perturbe la biodiversité du récif entier.

Acropora, Mer Rouge

Alors que les individus isolés montrent des préférences nutritionnelles nettes, cela varie lorsque les étoiles sont en groupe. Elles peuvent alors détruire 90 % du récif jusqu’à 30 m de profondeur.

💡 Le saviez-vous ?
En Australie, la partie Nord de la Grande Barrière de corail a été envahie par l’Acanthaster en 1969. 80 % du récif a été détruit jusqu’à 40 mètres de profondeur. Le récif n’a retrouvé son état « originel » qu’en 1981, soit 12 ans plus tard.

Quelles sont les causes de ces invasions ?

Une infestation soudaine se produit souvent à la suite de changements environnementaux (salinité, température, nutriments…). Les invasions d’Acanthaster pourraient être des phénomènes naturels qui apparaissent régulièrement pour réguler le récif de corail afin d’éviter la prolifération d’espèces invasives.

Sur ces photos du récif de Moorea, à gauche, le corail Pocillopora est bien vivant. A droite, il est mort probablement des suites d’une attaque dAcanthaster.

Mais aujourd’hui, le stress induit par cette étoile de mer est aggravé par la pression humaine

  • La surpêche du Triton (Charonia tritonis), son principal prédateur.
  • L’incidence de l’utilisation d’engrais agricoles qui se déversent dans l’océan.
  • L’augmentation des constructions côtières et la déforestation.
Ce récif a été très récemment victime de l’attaque d’Acanthaster

Le cycle d’une invasion et la difficile reconstruction

Le schéma d’une pullulation suit toujours le même cycle :

  1. Avant l’invasion : Le récif est constitué de nombreux coraux et de très peu d’Acanthasters.
  2. Le pic de l’explosion : Le nombre d’étoiles augmente au détriment du corail. La quantité d’Acanthasters devient très importante et la proportion de coraux récemment morts est considérable.
  3. La fin de l’invasion : La quantité de corail subsistant est devenue très faible, ce qui provoque la famine et la diminution rapide de la population d’Acanthasters.
  4. Le retour à l’équilibre : Le corail repousse et le récif retrouve enfin un état d’équilibre.

Ces explosions d’Acanthaster peuvent durer de 2 à 5 ans, mais se prolongent parfois jusqu’à 15 ans dans les grands systèmes comme la Grande Barrière de corail. Après la destruction, la recolonisation peut prendre plusieurs voies. Dans le meilleur des cas, un recouvrement corallien s’effectue au bout de 10 à 15 ans. Ailleurs, ce sont des alcyonaires (coraux mous) qui s’installent. Si la destruction est trop sévère et que l’eau est riche en sels minéraux (nitrates, phosphates…), les algues prolifèrent. Comme elles se développent plus vite que les coraux, cette étape est difficilement réversible.

Suivi et interventions humaines : faut-il réguler ?

En Polynésie Française, de nombreuses zones de suivi (les transects) sont surveillées sur plusieurs îles. Les observations faites par les bénévoles dans 12 îles sont précieuses pour un suivi attentif des populations d’étoiles. Depuis 2002, on note malheureusement une augmentation de ces populations ainsi qu’une diminution de la couverture corallienne sur la pente externe de plusieurs sites.

L’homme doit-il intervenir pour réguler ces populations ? Pour certains, cela devrait être systématique. Pour d’autres, cela ne doit se faire qu’en cas de pullulation avérée menaçant massivement le récif.

Plusieurs méthodes ont été testées à travers le Pacifique (Fidji, Samoa, Japon, Australie), où les collectes ont parfois atteint 40 000 à 200 000 individus :

  • Le ramassage manuel : Pratiqué à l’aide d’un long bâton sur lequel le plongeur enfile les étoiles. Ce travail est long, fastidieux, et le plongeur risque de graves blessures par piqûre.
  • L’injection de poison : Pratiquée à l’aide d’un fusil et d’une aiguille directement dans le corps de l’animal. Les substances utilisées (formol, acide acétique, sulfate de cuivre ou bisulfate de sodium) se diluent malheureusement dans la mer et nuisent à la santé globale du récif.

Toute nouvelle substance chimique peut avoir des effets désastreux sur la communauté récifale. Ne faudrait-il pas plutôt agir à la source en diminuant les épandages d’engrais, en créant des centrales d’épuration efficaces et en limitant l’impact des installations humaines ? Aujourd’hui, les interventions humaines indispensables commencent avant tout par l’information de la population locale et le repérage précoce des groupes d’Acanthaster.



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