Les requins fascinent autant qu’ils inquiètent. Pourtant, bien avant que les premiers vertébrés ne conquirent la terre ferme, ces prédateurs parfaits régnaient déjà sur les océans du globe. Rentrons dans l’univers de ces poissons cartilagineux aux sens surdéveloppés et au rôle écologique fondamental.

1. Une histoire gravée dans la roche et les sédiments
L’ancêtre de nos requins actuels date de 450 millions d’années. La majorité des familles de squales vivant aujourd’hui étaient déjà présentes il y a 100 millions d’années.

Comment des prédateurs aussi géants ont-ils pu apparaître et traverser les âges ? À ces époques lointaines, le gigantisme était courant (comme chez les dinosaures) et la nourriture marine abondait, composée de mammifères marins et de tortues géantes. Le mythique Mégalodon, dont on retrouve des dents fossilisées de plus de 10,5 cm à travers le monde, en est le parfait exemple. Aujourd’hui, les dents récoltées dans les sédiments permettent de retracer précisément leur évolution et leur mode de vie.

2. Anatomie d’un prédateur hydrodynamique
Contrairement aux poissons osseux, les requins sont des poissons cartilagineux, une caractéristique partagée avec leurs cousines les raies (comme la raie manta). Le cartilage leur confère une très grande souplesse.
Leur corps est une machine hydrodynamique parfaitement adaptée :
- Un profil fuselé : Conçu pour la vitesse, il permet au requin peau bleue d’atteindre des pointes à 60 km/h.
- Des nageoires spécialisées : De grandes nageoires pectorales, une ou deux dorsales, et une nageoire caudale (la queue) dont le lobe supérieur est généralement plus grand. Chez le requin-renard, ce lobe supérieur est démesurément long et lui sert d’arme pour chasser.
- Une peau blindée : Ils ne portent pas d’écailles, mais des denticules cutanés qui agissent comme une armure solide contre les attaques.
- Une usine à dents : Leurs mâchoires saillantes possèdent 3 à 7 rangées de dents renouvelables. Lorsqu’une dent casse, une autre la remplace automatiquement en 15 jours environ.

Le défi de la respiration
Comme tous les poissons, ils respirent via des branchies (visibles par 5 à 7 fentes branchiales). Pour s’oxygéner, la majorité des requins doivent nager en permanence ou se placer face au courant pour forcer l’eau à entrer par la bouche. En revanche, les espèces de fond, comme les roussettes, peuvent pomper l’eau activement tout en restant immobiles.

3. Des sens surdéveloppés : Le secret de leur efficacité
Le requin possède des capacités sensorielles exceptionnelles qui en font un chasseur hors pair, même dans le noir complet ou l’eau trouble.
- La vision adaptative : Leurs yeux possèdent des cônes et des bâtonnets. Si les requins côtiers ont de petits yeux, les requins de pleine eau et de grande profondeur ont des yeux très grands, équipés d’un tapis de plaques réfléchissantes sous la rétine pour amplifier la faible lumière. En guise de protection, certaines espèces possèdent une paupière nictitante qui se referme sur l’œil au moment de l’attaque.

- L’odorat et le goût : Véritables « nez de la mer », ils détectent des molécules chimiques diluées jusqu’à un milliard de fois.
- L’ouïe et le toucher : Des cellules ciliées sur leur corps (la ligne latérale) et dans leur oreille interne perçoivent les basses fréquences et les mouvements brusques d’une proie blessée qui panique.
- Le sens électrique (Ampoules de Lorenzini) : Situés sur le museau, ces petits pores remplis de gelée détectent les faibles champs électriques émis par les muscles des proies vivantes.

- Le sens magnétique : Les requins utilisent le magnétisme terrestre comme une boussole interne pour s’orienter lors de leurs longues migrations.

4. Une grande diversité de régimes alimentaires
De la créature inoffensive au super-prédateur, les techniques et les régimes varient :
- Les géants planctophages : Le requin-pèlerin et le requin-baleine (le plus grand poisson du monde) sont totalement inoffensifs pour l’homme et se nourrissent exclusivement de plancton.

- Les spécialistes du récif : Le requin pointe blanche débusque la nuit les poissons cachés dans le corail, tandis que le requin pointe noire patrouille le jour dans quelques centimètres d’eau.

- Le requin-tigre : Connu pour sa curiosité extrême, il avale tout ce qui passe. Des objets insolites ont été retrouvés dans son estomac : pots de peinture, vieux pneus…
⚠️ Le « Shark Feeding » : Une pratique à haut risque
Le requin gris de récif chasse principalement la nuit. Nourrir les requins en plongée (shark feeding) modifie artificiellement leur comportement et peut déclencher une frénésie collective dangereuse.
🤿 Récit de plongée : Frénésie à Rangiroa (1985)
« En 1985, dans la passe de Rangiroa, je plongeais avec Yves Lefèvre qui donnait à manger aux requins. Les requins gris sont arrivés : un, deux, puis cinq, puis dix… Les poissons apportés ont disparu en quelques secondes. Que restait-il à leur mettre sous la dent ? Les requins entraient en frénésie et nous nous étions rapprochés du récif. Soudain, l’un d’eux s’approche de moi. J’avais mon boîtier photo entre lui et moi, ainsi que mes palmes. Je l’ai repoussé à l’aide de mes palmes et il s’est dirigé vers l’autre plongeur qui fermait ses poings. Nous sommes ensuite remontés tous les trois sur l’invitation d’Yves, dos à dos, bien contents de grimper sur le zodiac qui nous attendait en surface. »

5. Reproduction et vie en communauté
Une reproduction sur mesure
La fertilisation est toujours interne, mais les modes de reproduction varient :
- Ovipares : Certaines espèces pondent des œufs à la forme surprenante, comme la roussette, qui les accroche aux gorgones en Méditerranée.

- Vivipares : D’autres donnent naissance à des petits formés. L’embryon se développe dans l’utérus avec un sac vitellin, et certaines femelles possèdent même un véritable placenta.
Amis, parasites et nettoyeurs
Le requin n’est pas條seul. Les rémoras, poissons munis d’une ventouse sur la tête, se collent à sa peau pour voyager sans effort. Si le requin subit les attaques de parasites (vers cestodes ou crustacés copépodes), il entretient une relation de mutualisme avec les crevettes nettoyeuses : ces dernières jouent les diététiciennes en le débarrassant des parasites en échange d’un repas sécurisé.
6. Répartition géographique : Où trouve-t-on les requins ?
Les requins sont des conquérants d’écosystèmes : ils sont présents dans tous les océans et mers du globe. Leur répartition varie selon les espèces et la température de l’eau :
- Les eaux tropicales et les récifs coralliens : C’est là qu’ils abondent le plus. En Polynésie, on croise régulièrement le requin pointe blanche, le requin gris de récif, le requin pointe noire et le grand requin-citron. Aux Maldives, le paysage sous-marin est dominé par les pointes blanches, les gris de récif et les majestueux requins-baleines.

- Les eaux tempérées et côtières : En Méditerranée, la biodiversité des squales surprend souvent ; on y trouve la petite roussette, le requin pèlerin, le requin bleu (peau bleue) et parfois le grand requin blanc. Le grand requin blanc a d’ailleurs pour territoires de prédilection les eaux d’Afrique du Sud et les côtes de l’Australie. De son côté, le requin-tigre affectionne particulièrement les eaux chaudes des Caraïbes. Le requin pèlerin, lui, s’observe régulièrement près des côtes bretonnes et en mer d’Iroise.
- Les grandes profondeurs (les abysses) : Dans cet environnement obscur soumis à une pression extrême et à une température glaciale mais stable, on trouve des créatures fascinantes : les chimères (parfois appelées requins fantômes). Ces cousines proches des requins se nourrissent des sédiments et des cadavres d’animaux qui tombent de la surface. [1, 2, 3]
7. L’Homme : Le véritable super-prédateur des mers
Si le requin souffre d’une réputation de tueur sanguinaire, le plus grand prédateur des océans reste l’Homme. Aujourd’hui, la pêche aux requins tourne au massacre industriel.
Chaque prélèvement massif dérègle gravement l’équilibre naturel de la planète. Par exemple, le massacre systématique des requins sur les côtes australiennes et sud-africaines a éliminé les prédateurs des phoques. Résultat : une augmentation incontrôlée et dangereuse des populations de phoques, qui met en péril d’autres pans de la faune locale.
Le fléau du commerce des ailerons (Finning)
Le marché le plus lucratif se situe dans les pays asiatiques, où les ailerons de requins sont extrêmement prisés pour agrémenter des potages traditionnels. On leur prête de prétendues vertus aphrodisiaques qui n’ont pourtant jamais été prouvées scientifiquement.

Dans plusieurs régions en développement, des négociants exploitent la pauvreté des pêcheurs locaux en achetant ces ailerons à prix d’or. Cette quête de profit engendre une pratique d’une extrême cruauté : le finning. Les requins sont capturés, dépouillés de leurs ailerons à vif, puis rejetés vivants à la mer. Blessés et incapables de nager pour s’équilibrer ou s’oxygéner, ils sont condamnés à une agonie certaine au fond de l’eau.
⚓ Une criminalité environnementale globale
La pêche illégale des requins ne connaît pas de frontières. Elle se pratique clandestinement au cœur des plus beaux spots de plongée du monde : en mer Rouge, sur la Grande Barrière en Australie, en Polynésie, dans les Caraïbes, en Indonésie, en Malaisie, en Inde, au Sri Lanka et jusqu’aux sanctuaires hautement protégés des îles Galápagos.

8. Les multiples exploitations de l’animal
Au-delà de ses nageoires, le requin subit une pression commerciale sur tous les fronts :
- La pêche sportive : Où le squale est tristement traqué pour servir de trophée photographique.
- L’alimentation humaine : Sa chair est vendue sur nos étals de marché sous des appellations commerciales plus rassurantes. Le requin peau bleue devient du « veau de mer » et la roussette est vendue sous le nom de « saumonette ». Note : Certaines espèces tropicales ne sont pas comestibles car leur chair accumule des toxines responsables de la ciguatera.
- L’industrie cosmétique et médicale : Le requin possède un foie démesuré. Son huile est gorgée de vitamine A et de squalène, une substance massivement utilisée comme adjuvant dans certains vaccins ou dans la composition de crèmes hydratantes.
9. Des requins au secours de l’homme… ou business lucratif ?
L’industrie pharmaceutique participe elle aussi à cette pression biologique. Des laboratoires commercialisent de la poudre de cartilage de requin à travers le monde, vantée comme un remède miracle contre le cancer et l’arthrose.
Cette croyance populaire repose sur le mythe infondé selon lequel les requins ne développeraient jamais de tumeurs. Bien que l’efficacité thérapeutique de cette poudre reste totalement à prouver, la détresse et la crédulité des patients permettent à certains laboratoires de générer des bénéfices colossaux au détriment de la survie de l’espèce.
Conclusion : Les gardiens indispensables de l’océan
En se positionnant au sommet de la chaîne alimentaire, le requin joue un rôle écologique fondamental. C’est le « policier sanitaire » des océans. En éliminant en priorité les animaux malades, faibles ou blessés, il régule les populations marines et empêche la propagation d’épidémies infectieuses. Protéger les requins, c’est garantir la survie et l’équilibre de l’écosystème océanique tout entier.


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