Nous voici en Mer Rouge. En route pour le sud depuis le port d’Hurghada, nous naviguons vers les îles Brothers. Ces iles au nombre de deux, Big Brother et Little Brother sont situées à environ 70 km des cotes du Sinaï. Cette journée, nous avons fait deux plongées et une troisième nous attend, une plongée de nuit.

Le bateau s’amarre non loin d’une petite épave peu profonde dans la zone des 12 m. C’est le mois d’avril et la Mer Rouge est assez fraîche c’est-à-dire de 20 à 22°C. Ce soir, la mer est très calme. La mise à l’eau se fait à la lumière des
phares du bateau alimentés par le groupe électrogène qui résonne dans cette nuit douce et silencieuse. Nous arrivons rapidement sur le petit fond et je suis surprise par la richesse de ces fonds bien que je sois habituée à plonger dans ces eaux tropicales. Les tombants sont décorés par mille couleurs des comatules et de rascasses volantes qui profitent de la lumière du phare pour happer les petits poissons.



Plusieurs poissons perroquets dorment et restent
immobiles malgré nos phares puissants. Nous évitons de les éclairer directement et trop près pour éviter de les faire fuir.

De nombreux oursins diadèmes sont en promenade. Gare à nous ! Leurs épines très cassantes lorsqu’elles se fichent sous la peau, laissent un souvenir quelque peu douloureux.
D’autres oursins particulièrement venimeux sont en vadrouille

Belles étoiles de mer venimeuses, gros nudibranche, rascasses volantes sont tout en couleurs derrière nos phares. Il ne faut rien toucher, juste regarder. C’est alors que mon binôme me fait signe en agitant sa lampe ; un gros mérou dans sa grotte reste immobile. Il ne réagit même pas alors que nous sommes devant lui.

Nous avons tout loisir de l’observer la scène et faire des photos mais à cette heure là, ne devrait-il pas être en chasse ? Plusieurs filaments sortent de sa peau comme des vers. Je les suis du regard cherchant l’extrêmité du ver mais au bout, surprise ! C’est un mollusque, un gastéropode, Colubraria tortuosa qui se régalent. J’en compte quatre amarées sur cet énorme mérou.

La coquille de la colubre tortueuse est caractéristique : spire déformée, d’aspect tordu ou tortueux et mesurant 3 à 5 cm, de couleur brun clair à brun foncé. Elle est élancée à varices axiales larges situées dans le prolongement les unes des autres. Le proboscis, une sorte de trombe rétractile est facile à observer, en prolongement du canal siphonal est court et rejeté dorsalement. Il doit bien mesurer 15 cm! Tout le temps que j’ai pris pour faire des photos, le mérou n’a pas bougé alors que d’autres poissons de la même espèce auraient, d’un coup de queue, pris la fuite.

Rentrée en France, je me suis intéressée aux relations entre ces coquillages prédateurs et leur hôte. Les Colubraria sont des gastéropodes qui vivent dans les eaux peu profondes tropicales et subtropicales dans les zones détritiques sur le substrat corallien. L’opercule est corné et la columelle peut être lisse ou dentée. La famille des Colubrariidae était autrefois réunie avec la famille des Cymatiidae classé parmi les Mésogastropodes dans la super famille des Tonnacea. Elle a ensuite été élevée au rang des Néogastropodes dans la super famille des Buccinidae.

Les Buccinidae sont tous carnivores ou charognards. Ils se nourrissent de bivalves comme les palourdes, de charognes mais aussi de détritus. Leur sens de l’odorat est particulièrement bien développé. Ils peuvent sentir des signaux chimiques provenant de leur proie à une distance considérable qu’ils repèrent à l’aide de leur organe olfactif spé
cialisé, l’osphradium. Chaque famille a développé des tech
niques de chasse qui leur sont propres. Dans le genre Colubraria (Schumacher, 1817), l’osphradium est bien développé et plusieurs espèces
sont prédatrices de certains poissons. Pour cela, les Colubraria allongent leur proboscis qui peut atteindre une longueur double de celle de leur coquille soit 10 à 15 cm.
Le nom de Colubraria vient probablement de « couleuvre » car le proboscis lorsqu’il est dévaginé ne rappelle-t-il pas un petit serpent ?
Les Colubraria sont les vampires de la barrière de corail. Ils parasitent les poissons et se nourrissent de leur sang. Les Colubraria sont souvent rencontrés la nuit au près des poissons qui dorment. Colubraria a déjà été observé en train de parasiter des poissons chirurgiens (Acanthurus py
roferus, Naso lituratus), des poissons perroquets des mérous (Cephalopholis argus), des balistes (Balistoides viridescens) ou encore des poissons scorpions (Scorpaenopsis diabolus).
Cependant, ils ont aussi été observés le jour se nourrissant sur un poisson gros yeux (Priacanthus sp.) et sur un poisson pierre (Synancea verrucosa) et auprès d’un requin nourrice.
Le proboscis est inséré dans un orifice déjà existant comme les branchies, la bouche ou l’anus. Certaines observations montrent qu’il s’insère aussi parfois sous les écailles. Surprenant mais véridique, le poisson victime de Colubraria ne se défend pas. Afin de se nourrir, Colubraria endort le poisson, ce qui implique souvent la sécrétion de produits chimiques.
Ces substances s’attaquent au système nerveux de la proie et le rendent impuissant pendant l’alimentation du Mollusque. Celui-ci fabrique aussi un anti-coagulant qui, en empêchant la coagulation du sang, permet ainsi à l’escargot de se nourrir pendant une longue période du sang de sa proie.
Les espèces les plus souvent observées sont Colubraria muricata et C. tortuosa. Mais les Colubraria ne se nourrissent pas que la nuit mais aussi longtemps que le poisson victime reste « drogué » par les substances chimiques injectées par Colubraria.

Cet article a été publié dans la revue de l’AFC, Association Française de Conchyliologie.
Lien vers la fiche Doris de Colubraria tortuosa

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