Marquage des requins à Moorea

Nous sommes à Moorea, en Polynésie française. Avec la France, il y a onze heures de décalage horaire. C’est le mois de janvier et la température de l’air est de 35°C avec 80% d’humidité, plutôt étouffant. Celle de l’eau est de 29°C, très agréable. On ne sent à peine la différence de température avec le corps.

Je suis venue ici, en Polynésie avec Planète Urgence, une ONG . Je suis soucieuse de participer à la protection de notre planète. J’ai choisi de faire une stage de 15 jours d’éco volontariat afin de participer à la protection du corail avec un étudiant qui travaille sur le sujet au CRIOBE (Centre de Recherches Insulaires et Observatoire de l’Environnement ) situé à Moorea dans la magnifique baie d’Opohunohu.

J’arrive pendant les vacances de Noël au Criobe et l’on ne m’attend pas. L’étudiant avec qui de doit « travailler » est rentré en France pour prendre des vacances et personne ne veut le « prendre en charge ». J’erre, on me donne quelques petites choses à faire. Il n’y a pas d’activités touristiques car c’est la saison des cyclones. D’ailleurs, il ne fait pas beau, du moins il pleut tous les jours. Johann, étudiant en biologie marine arrive au CRIOBE. Il travaille sur les requins. 

Puisque manifestement, j’ai le choix, je vais le suivre afin de photographier et participer à ses activités, ce qu’il accepte.

L’un de ses objectifs est de marquer les requins pointes noires et les requins citrons avec un émetteur afin de connaitre leurs déplacements autour de l’île.

Requin citron à Moorea dans la barrière de corail

Des récepteurs,  situés autour de l’île de Moorea enregistrent les déplacements des requins. Comme les requins font de nombreux allers retours, cette analyse n’est pas simple. Les questions sont: cette population de requins est-elle installée autour des récifs de Moorea? Nagent-ils d’ile en ile? Migrent-ils?

L’autre objectif de Johann est d’effectuer des prélèvements génétiques sur les requins pointes noires afin de savoir s’ils appartiennent à une seule et même lignée et si les petits migrent à un autre bout de l’île lorsqu’ils deviennent adultes.

Il y a plusieurs procédés pour pêcher les requins :

Ils peuvent être pêchés du bord, ceci pour les petits requins qui s’approchent près de l’île. Ils peuvent être pêchés en bateau pour les plus gros. Enfin, la pose  d’émetteur peut se faire directement dans l’eau en plongée mais cela, c’est affaire de gens expérimentés. certains apnéistes parviennent à le faire.

Nous partons ce soir pour une petite plage sur la côte nord de Moorea pour la pêche au requin du bord. Il y a un faible courant. Dans 50 centimètres d’eau, Johann mouille le filet, large de 5 mètres environ. Il retiendra les requins lors de leur passage.

Un appât est mis à l’eau du côté face au courant de sorte que l’odeur dégagée se répand de l’autre côté du filet. En remontant le courant, les requins rencontreront le filet avant l’appât. Cet appât est constitué de poissons morts dans un sac en grillage métallique.

L’attente commence. La première demi-heure, rien ne se passe . Par contre sous l’eau, l’odeur se répand par diffusion. Le soleil s’est couché et le ciel commence à se parer de milliers d’étoiles. Quelques étoiles filantes, fugaces, vite, un vœux! Johann observe la moindre ride à surface de l’eau, guettant l’approche des requins.

Ça y est, quelques vaguelettes reflètent une présence. Un petit requin est venu se coincer dans le filet. Johann le saisi par la queue et le détache.

Sur le bord de l’eau, il va le mesurer puis faire un petit prélèvement à la base de la deuxième nageoire dorsale.

 

Une analyse génétique traduira l’éventuelle parenté des différents requins prélevés. 

 

Le petit requin de 50 centimètres est remis à l’eau et repart après quelques minutes passées sur l’autre monde, la terre.

La lune se lève. C’est la pleine lune et sous ce nouvel éclairage, les étoiles semblent disparaître. Les reflets dans l’eau calme, donnent une grande sérénité à ce paysage déjà magique. Le petit bateau de pêche se mire dans ce miroir sous l’éclat de la pleine lune.

Le décor est majestueux sous le bruit des vagues qui brisent au loin sur le récif barrière.

Cette pêche, comme les autres d’ailleurs, demande beaucoup de patience.

Nous attendons encore mais personne en vue. Vers 21 heures, nous repartons après avoir levé le filet.

Le lendemain, nous allons pêcher en bateau sur la côte ouest de l’île. L’appât est toujours le même, des restes de poissons morts dans un panier en grillage métallique. Solide, il résiste aux éventuelles morsures de requins.

Appâts pour les requins

 

Nous mouillions l’ancre dans une dizaine de mètres d’eau. L’eau transparente laisse apparaître les différentes nuances de bleu à faible profondeur sur le sable corallien et du récif de corail. Le temps que l’odeur diffuse dans l’eau nous avons le temps de nous mettre à l’eau pour faire un peu de PMT (palmes, masque, tuba). autour du bateau.

De ce côté de l’île, le récif est plutôt « en bonne santé » et la plupart des coraux sont vivants, ce qui n’est pas le cas sur la côte nord ou la plupart des coraux sont morts, victimes des invasions d’Acanthaster, l’étoile de mer « dévoreuse de corail ».

Une fois les coraux digérés par l’Acanthaster, « Taramea » en polynésien, les algues symbiotiques s’évadent des polypes où elles sont protégées et participent à la nutrition du corail ( sucres), les coraux blanchissent et des algues filamenteuses vertes ou rouges s’installent sur les coraux morts et envahissent la surface du squelette corallien de manière irréversible.

Nous sommes donc sur le bateau juste à l’extérieur du récif barrière. De longues vagues de houle soulèvent le bateau mais personne n’a le mal de mer, heureusement. Johann nous demande de remonter à bord car un requin s’approche de l’appât.

 Il prend sa canne à pêche, une belle tête de poisson au bout de la ligne munie d’un gros hameçon, donne du fil. Le requin tourne puis un autre arrive. Nous pouvons les apercevoir dans la transparence de l’eau. Ils ne se jettent pas sur la tête de poisson d’office mais effectuent plutôt une approche lente afin d’inspecter cette nourriture inhabituelle qui ne transmet aucune vibration comme le ferait un poisson blessé. Les requins sont plutôt des chasseurs nocturnes.

Finalement, un des requins mord à l’hameçon. Il est gros, mesure un peu plus d’un mètre et il faut le ramener doucement mais fermement avant de le hisser sur le bateau.

Johann, accroché à sa canne à pêche rembobine lentement mais sûrement le fil. Le requin nage activement et essaye de s’éloigner du bateau. Il faut avoir beaucoup de force pour garder la canne entre les mains sans qu’elle n’échappe ou ne glisse. Le requin est de plus en plus proche du bateau mais tout n’est pas joué. Il faut maintenant le hisser à bord.

Prendre un requin dans l’eau pour le hisser dans le bateau est difficile car le requin se débat. Celui-ci n’est pas trop gros et Johann l’empoigne par la nageoire dorsale d’une main, par la queue de l’autre et le hisse sur le bateau.

Un petit prélèvement à la bas de la nageoire dorsale quelques mesures .

Deux photos pour l’identification et le requin est remis à l’eau.

Quelques temps après, un plus grand requin mord à l’hameçon. Même approche lente pendant que Johann rembobine le fil de la canne à pêche. Il faut maintenant le hisser à bord. Johann le prend d’une main par la queue, de l’autre par la nageoire dorsale mais l’animal se débat, il est lourd. Johann lâche. Il a préparé un nœud coulant et essaye de l’accrocher à la queue du requin.

 Ce n’est pas si facile car le requin lui échappe encore. Enfin, il parvient à lui passer le nœud coulant. Il faut maintenant le soulever pour passer sur le bateau.

C’est une femelle. Une fois sur le bateau, elle est immobilisée, l’un des équipiers la maintient par la main fermement appuyée sur sa tête. La peau du requin est particulièrement rugueuse. Elle est constituée de milliers de denticules placés de manière à minimiser les effets des courants qui facilitent la pénétration du requin dans l’eau et diminue la résistance de l’eau.

Johann fait des mesures et un prélèvement génétique. Il va ensuite placer un récepteur sur le requin.

 Il perce deux trous dans la nageoire dorsale à l’aide d’un tournevis. Pas de réaction de l’animal qui ne doit rien sentir sur sa nageoire cartilagineuse. L’émetteur est solidement fixé.

L’émetteur cependant, ne restera pas plus d’un an en moyenne car les frottements de l’eau ou la tentative du requin de se débarrasser de ce chargement inutile (pour lui) font que l’émetteur disparaît au bout d’un an environ. Plusieurs requins sont ainsi marqués autour de Moorea et Johann inspecte régulièrement les récepteurs afin de recueillir les précieuses données.

Quelques photos des nageoires pour l’identification puis c’est la remise à l’eau.

Johann maintient le requin par la nageoire dorsale afin qu’il retrouve ses esprits et qu’il ne coule pas directement. Ça y est, le requin nage et lâché, il repart tranquillement dans son monde sous-marin. 

Voici donc comment j’ai pu remplacer le stage sur la protection des récifs par de belles activités sur la vie d’un chercheur passionné de requins.

Laisser un commentaire


En savoir plus sur Nadinature

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Commentaires

Laisser un commentaire